Jour 4 — Théorie du chaos – Paris à Venise – 24 mars 2026

Je commence à croire que ce n’est pas de la malchance.

C’est… un pattern.

Un truc statistiquement improbable qui s’accroche à moi depuis l’adolescence. Depuis ce camion. Depuis cet instant où, quelque part en secondaire 3, j’ai compris que ma vie ne suivrait jamais une trajectoire normale.

Et pourtant.

Je marche. Encore.

05:00 — Nuit blanche

Je n’ai pas dormi.

Pas une minute.

Douche rapide. Sac fermé à moitié consciemment. Le corps avance, l’esprit flotte.
Je quitte l’hostel sans vraiment regarder derrière.

Dehors, l’air est froid, presque propre. La nuit est encore là, suspendue.

Je marche.

Trente minutes.

Pas de musique. Pas de distraction. Juste le bruit de mes pas… et la ville qui respire encore à moitié endormie.

Direction : l’autobus de nuit. Celui qui m’amènera à l’aéroport Charles de Gaulle.
Prochaine étape : l’Italie.

J’ai toujours aimé ça, la nuit.

Silencieuse. Chargée. Vivante autrement.

Et puis— Un homme court vers moi.

— « Aide-moi! Aide-moi! Appel les policiers! »

Il regarde derrière lui, paniqué.

Un autre marche. Lentement. Deux bouteilles de bière à la main. Il ne court pas. Il ne crie pas. Il traîne ses espadrilles sur le sol — scrrhh… scrrhh…

Un autre marche. Deux bouteilles de bière dans les mains. Le geste lent. Presque détaché. Ses espadrilles frottent le sol — scrrhh… scrrhh… — comme s’il traçait une ligne invisible derrière lui.

Je m’arrête une fraction de seconde.

Je regarde le deuxième homme.

Lui… ne me regarde pas vraiment. Ou peut-être trop brièvement pour que ça compte.

Ok…

Je continue.

Et puis ça bascule.

Les deux hommes se rejoignent. Les mots deviennent agressifs. Les gestes aussi.
Une tension brutale. Immédiate.

Puis— Ils se battent.

Les bouteilles de verre. Les cris. Le chaos.

Mon corps agit avant ma tête.

J’appelle la police.

— « Oui, deux hommes… se frappent… bouteilles de vin… », non, je ne connait pas la marque.

Je recule. Je m’éloigne.

Une voiture arrive.

Trop vite.

Elle passe à quelques centimètres de l’un des hommes. Presque irréel.

De l’autre côté de la rue, trois policiers déjà en intervention tournent la tête.
Ils comprennent immédiatement.

Ils courent.

Vite.

Très vite.

Direction : les deux hommes.

Moi… je m’éloigne encore. Instinct. Distance.
Je filme. De loin.

Comme si j’avais besoin de preuve.

Ou peut-être juste pour comprendre après.

Trouver le bus

Des détours. Des clôtures. Des zones en construction.

Rien n’est direct.

Comme si même le trajet vers l’aéroport décidait de compliquer les choses.

Retour au trajet

Je reprends ma marche.

Comme si rien n’avait eu lieu.

Mais quelque chose a changé.
L’air est différent. Je suis en retard.

Plus dense.

Trouver le bus

Des détours. Des clôtures. Des zones en travaux.

Rien n’est direct.

Même partir demande un effort!

Le bus — le vide

Je monte dans l’autobus.

Et immédiatement, quelque chose ne va pas.

La lumière.

Faible. Jaune sale. Presque maladive.

Elle écrase les visages. Creuse les traits.

Tout le monde regarde vers l’avant.

Immobile.

Pas de téléphone. Pas de conversation.

Rien.

Des travailleurs.

Mais vidés.

Comme des corps qui avancent sans présence.

Des zombies… en route vers leur journée.

Une scène sortie de Le village des damnés (1995).

Personne ne réagit.

Personne ne regarde.

Je m’assois.

Je sens que je suis de trop ici.

Ou peut-être juste… trop conscient.

Le moteur ronronne.

Et personne n’existe vraiment.

Aéroport — circulation contrôlée

Le bus s’arrête. Je descends.

Retour au mouvement.

Je marche environ deux minutes à travers les rubans pour passer la sécurité de l’aéroport.

Un labyrinthe rapide, mais absurde.

Je regarde. J’analyse.

Je coupe et passe sous un ruban.

Un couple me suit.

Fin quarantaine. Élégants. Calmes. Des gens qui savent voyager.

— « Merci. »

Je leur tends le passage.

Geste simple.

Satisfaction discrète.

Puis—

— « Hé! Qu’est-ce que vous faites là?! »

La voix claque.

Autorité immédiate.

La dame de la sécurité crie et corrige.

Je tourne la tête vers le couple.

Un sourire complice.

Une famille a fait la même chose mais eux, ils n’ont pas été assez loin.

Sécurité — obéir sans comprendre

— « Mettez votre passeport dans le bac. »

Je le regarde.

Pourquoi?

Aucune réponse.

Je le fais.

Parce qu’ici, comprendre n’est pas nécessaire.

Entre deux mondes

Je m’assois enfin.

Téléphone.

Jules.

Chez lui, la soirée. Ici, le début.

— « Un avion d’Air Canada s’est écrasé. »

Je souris.

— « Très drôle. »

— « Non, sérieux. »

Pause.

Un doute. Très bref.

— « À New York. »

Ok, je nomme que le dernier accident à l’aéroport de Montréal impliquant des pertes de vies humaines date de 1995, si je ne me trompe pas.

La conversation se ferme doucement.

— « Bonne nuit. »
— « Bonne journée. »

Même moment.

Deux réalités.

06:10 — partir

Une annonce, floue, presque noyée dans le bruit ambiant, puis une voix plus directe qui tranche — « On y va! » — et soudain, les gens se lèvent, ni rapidement ni lentement, mais avec une précision étrange, comme programmés; je me lève aussi, sans réfléchir, automatiquement, emporté dans le mouvement collectif.

Paris vers Venise


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